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CENTRE DES JEUNES DIRIGEANTS ET DES ACTEURS DE L'ECONOMIE SOCIALE
Introduction à l'Université 2002, par Thierry Jeantet et Patrick VIVERET
Le Temps au cœur des enjeux sociaux

Par Thierry JEANTET, ex-président du CJDES

Au XXIème siècle dans nos sociétés, l’individu a soif d’un temps qu’il aura lui-même modelé, apprécié, aménagé en fonction de son éthique, de ses préférences, de ses choix, de ses ambitions peut-être aussi, et non plus uniquement en fonction de son travail, de contraintes administratives, plus simplement des contraintes du marché. Je suis persuadé aussi que l’économie a besoin, pour durer, d’un nouveau type d’efficacité établi dans le temps et non plus d’efficacité dite « immédiate ». Notre réflexion est indissociable d’une vision qui tend à remettre le politique, le civique et le social en position dominante par rapport à l’économique.
C’est finalement un renversement des systèmes en place quels que soient les qualificatifs qu’on leur attribue. Nous sommes dans une forme douce de révolution en marche. Elle vise à redonner sa dimension à l’Homme, individuellement et collectivement face à ses propres créations ; sans qu’il s’agisse ici d’un retour en arrière vers des édens mythiques mais plutôt d’une démarche innovante, progressiste, volontariste, destinée à donner de nouvelles chances à l’individu, à la collectivité. Chance d’être soi-même, ce qui ne veut pas dire isolé bien sûr, chance d’agir dans le temps et non sous la contrainte du temps imposé, chance de faire naître aussi, peut-être, un nouveau sens du collectif, chance de prendre la notion de richesse autrement, et peut-être d’en créer de nouvelles.

“Comment, à travers l’économie sociale, passer des premiers
outils de mutualisation du temps, à l’échange des temps ? ”

Je crois que le drôle de couple actuel entre le temps et l’individu devra être remplacé par un trio temps-individu-collectivité qui se mettra en place progressivement. La question est : « est-ce que la libération du temps, la maîtrise du temps par les individus, par la collectivité, sera vraiment une nouvelle source d’égalité des chances, ce qui n’est pas évident quand on observe les conséquences de la réduction du temps de travail, et est-ce que véritablement cette récupération du temps aura un effet régulateur ? » Il est vrai que si l’on observe les 35 heures, il y a à la fois des espoirs et des ambiguïtés : les personnes non qualifiées ont plutôt mal ressenti la pression de la réorganisation du travail et jugent les
35 heures avec prudence, c’ est le moins que l’on puisse dire. Les 35 heures sont appréciées d’une façon mitigée, même si c’est une conquête tout à fait importante.
Entre temps libéré et risque de dégradation des conditions de travail, le cœur balance. Dans notre pays, on reste un peu en deçà du vrai sujet : on traite de la libération du temps à partir du temps de travail, évidemment, mais du coup, en
fonction du travail. On ne déplace pas véritablement la notion de valeur, valeur-travail et valeur-temps.

Le thème du temps a mis du temps, c’est le cas de le dire, à faire surface en France même si des initiatives sont nées du côté de l’Etat, des municipalités plutôt que du côté des citoyens.

- Comment, à travers l’économie sociale, passer des premiers outils de mutualisation du temps, de répartition du temps, de mise en commun du temps, outils d’échanges et outils d’appui, à l’échange des temps ?
- Comment bénéficier de l’expérience des banques de temps italiennes, anglo-saxonnes, pour créer nos propres mutuelles du temps, ou coopératives du temps ?

Le CJDES doit être en avance de ce point de vue. Les coopératives, les mutuelles et les associations sont, par définition, innovantes en matière de temps : il n’y a pas de bénévolat, il n’y a pas de participation de sociétaires, de coopérateurs ou d’associés dans nos différentes structures, sans qu’elles aient eu à repenser leur propre temps.

Pour ma part, j’ai toujours été étonné que l’économie sociale qui était en avance dans ce domaine, ait si peu réfléchi sur la question, et ait été si timide…Comme si réfléchir à la façon de gagner du temps en faisait perdre d’abord ! Il faut donc prendre des initiatives et voir comment les entreprises de l’économie sociale pourraient faciliter l’acquisition de temps. Par exemple en donnant un bonus pour des heures consacrées à des activités d’intérêt général ou social. Il s’agit aussi de fluidifier ces échanges de temps.

Fluidifier, ça veut dire aussi former, et je suis persuadé qu’entre l’économie sociale et les mouvements syndicaux et associatifs, il y a des initiatives à prendre pour mettre en place des réseaux d’échanges de savoirs dédiés au temps, pour savoir comment maîtriser son temps. Autre point à discuter : « est-ce que tout cela est mesurable ? » Pour concrétiser les différentes étapes que vous allez évoquer, il faut mieux reconnaître les temps, et mieux les mesurer. Je reste persuadé qu’il faudra bien qu’un jour, dans nos pays, on passe du code du travail au code des activités, avec une reconnaissance des différents temps, visant notamment à faire reconnaître les temps familiaux.

Autre interrogation portée par le CJDES : le bilan sociétal destiné à mesurer la création de richesses autres que financières et monétaires par les entreprises, est-il suffisamment adapté au débat qui nous agite aujourd’hui ? Est-il suffisamment « stimulant » pour les entreprises qui veulent mener des politiques du temps et qui veulent les suivre ?

Temps reconnu, temps mesuré, ça veut dire aussi temps plus facilement échangeable. C’est donc un débat riche auquel je vous appelle, qui n’est pas simplement un débat philosophique, même s’il l’est au départ. Nous devons jalonner cette université par des propositions concrètes, formulées par l’économie sociale en tant que telle, pour « citoyenniser » des initiatives et nouer des partenariats fructueux sur le thème des temps .

« De l’aspect civilisationnel du Temps »

Par Patrick VIVERET, philosophe, Transversales Science culture.

L’aspect civilisationnel et anthropologique du rapport au temps est un élément capital à développer. Une grande partie des problèmes que l’on rencontre dans nos sociétés occidentales vient du fait que l’on a inventé le temps comme ressource mesurable. C’est très particulier et très récent dans l’Histoire des civilisations. En gros, c’est à partir de Galilée et de Newton qu’on a inventé le temps- mesure, le temps mathématisable.

“Au sens précis du terme, le temps ne se gagne pas ou ne se perd pas : le temps se vit. Ce qui compte, c’est la qualité d’intensité de notre propre rapport à la vie.”

Une grande partie de l’obsession productiviste de nos sociétés est liée à cette conception du temps. D’autres civilisations ont une approche différente. Il y a un rapport entre la question globale, la question civilisationnelle du rapport au temps ; on pourrait presque dire intime : des expressions comme « gagner du temps » ou « perdre du temps » sont des expressions qui sont directement polluées par la vision activiste et productiviste que nous avons de la vie. Au sens précis du terme, le temps ne se gagne pas ou ne se perd pas : le temps se vit. Ce qui compte, c’est la qualité d’intensité de notre propre rapport à la vie. C’est vivre à la bonne heure, en entendant le mot « bonheur » comme étant la capacité d’être intensément présent à la vie que l’on est en train de mener.

Nous vivons dans des sociétés qui sont malades de tension, malades de stress, malades de vitesse, et du même coup, l’inattention à autrui, l’inattention à la nouveauté, l'inattention à l’imprévu de la vie, etc… est un problème de toxicomanie.

Ce qu’on appelle la psychose maniaco-dépressive, dont on dit qu’elle est la maladie du siècle pour les individus, c’est l’alternance entre des phases de dépression et des phases d’excitation. Mais il n’y a pas que la drogue dans le couple excitation-dépression. On peut faire l’hypothèse que ce ne sont pas seulement des maladies individuelles, que nos sociétés sont des sociétés toxicomanes, maniaco-dépressives, et que l’un des problèmes fondamentaux c’est : comment arrête-t-on un fond majeur de dépression ? Si vous dites aux gens que la seule façon d’être actif dans la vie est de se préparer à être de futurs producteurs, une fois leur fonction accomplie, ils n’ont plus comme objectif que de s’apprêter à vivre la mort comme un échec, la vieillesse comme un naufrage, et la retraite comme une retraite !

Nous sommes confrontés à des sociétés profondément dépressives quant au projet de vie proposé aussi bien aux individus qu’aux collectivités. De ce point de vue, le modèle capitaliste de développement est profondément dépressif quant à la superficialité des projets de vie qu’il prétend proposer. Il compense en permanence cet état dépressif, individuel et collectif, par des objets d’excitation, drogue, alcool ou tabac, par de la richesse monétaire, du pouvoir, de la gloire et toutes les formes d’excitation possibles. Il convient de montrer en quoi le versant de la transformation collective, y compris dans ses dimensions les plus radicales, les plus ambitieuses au niveau international, au niveau du dialogue de civilisations, mais aussi dans notre dimension intime, est profondément relié à tout cela.

La revue Transversales a consacré son numéro 4 à ce thème. Disponible auprès de Transversales Science Culture, 21 boulevard de Grenelle, Paris XV. 20 euros.
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